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RAYMOND DOMENECH, DÉCOUVREUR DES CHAMPIONS DU FOOTBALL

Le sélectionneur et entraîneur de l’Equipe de France, a découvert ce sport très jeune en bas de son immeuble, la première activité qui se présentait dans le quartier populaire de Lyon où il a grandi


Avec son frère, Raymond Domenech jouait au foot du matin jusqu’au soir ; leur jeu n’était interrompu que par les appels insistants de leur père à passer à table. « Le foot m’a sauvé ; mes copains de l’époque sont aujourd’hui morts, en prison ou…policiers ». A huit ans, l’Olympique de Lyon l’accueille dans son centre d’entraînement deux ans avant l’âge minimum. Il a la chance d’avoir un éducateur dont l’objectif n’était pas de mettre les jeunes en situation de compétition, mais qui axait ses exercices sur la coopération, quitte à retarder le plus possible le moment du match. C’était le seul club qui faisait cela. « Nous étions impatients d’arriver au match, se souvient-il ; certains se décourageaient et partaient. Aujourd’hui, on ne prend pas assez de temps pour l’entraînement et on en vient trop vite à la compétition pour garder les jeunes ; le tri n’est plus fait entre les motivés et les autres ». Il passe d’un groupe d’âge à l’autre, le circuit normal, jusqu’à ce mois d’août où on lui propose de s’entraîner avec les « pros » ; ce n’était pas un objectif pour lui, mû d’abord par la passion du jeu, mais si le club insistait pour qu’il gagne en plus de l’argent, pourquoi pas ? Il remporte la coupe de France en 1973 avec Lyon, en 1979 avec Strasbourg, en 1982 avec Paris et en 1984 avec Bordeaux. Puis il est entraîneur de l’équipe de Mulhouse et de Lyon, qu’il conduit jusqu’au titre de champion de France de D 2.
Il est sélectionneur des Espoirs depuis 1993 au Centre Technique National de la Fédération à Clairefontaine-en-Yvelines. Les jeunes qu’il recrute sont déjà professionnels, il n’a donc pas de mal à les repérer à travers les médias et dans les clubs. L’équipe se renouvelle tous les deux ans environ, lorsque la France parvient au championnat d’Europe. Parfois, elle reste constituée jusqu’aux Jeux Olympiques. Raymond Domenech a amené deux fois l’Equipe de France Espoir au niveau européen (4ème et 3ème), une fois aux Jeux Olympiques à Atlanta (5ème), et vient d’obtenir la qualification pour le prochain championnat d’Europe en Suisse.


Dans le domaine mythique de Montjoye, à Clairefontaine, au cœur de la forêt de Rambouillet, tout respire le succès : la sérénité de la nature, la qualité des bâtiments, la coupe du monde géante à l’entrée du Centre, les photos de victoires, les voitures de luxe qui disparaissent dans le parking sous-terrain, l’activité intense et pourtant calme des joueurs sur des terrains parfaitement entretenus.
Domenech s’étonne que les entreprises viennent chercher auprès des coachs sportifs les clés du succès de leurs managers et de leurs équipes, et surtout qu’elles s’intéressent seulement maintenant à ces questions. « Peut-on fonctionner autrement qu’en tissant des liens affectifs forts entre les joueurs, entre les joueurs et leur entraîneur et leurs dirigeants, même avec des conflits ? La simple addition de compétences techniques ne suffit pas » Pour le sélectionneur, le premier critère de réussite d’un joueur est l’implication. « Cette relation affective forte entre les joueurs, et entre les joueurs et le manager est la condition d’un engagement. Lorsque je vois un jeune arriver cinq minutes avant le début de l’entraînement et repartir à 17h, je sais qu’il est « mort » pour la compétition, quelque soit sa valeur technique. Ce comportement à 18 ans se retrouvera à 30. Avec mon expérience, je peux détecter très vite ce manque d’engagement, et contrairement aux entreprises, je peux écarter le joueur. Naturellement, je travaille avec l’équipe sur ces questions, en utilisant la psychologie et la PNL, mais ces interventions sont trop limitées. C’est d’abord mon attitude qui pousse les jeunes à s’engager davantage : leur reconnaissance de ma compétence, et mon enseignement fondé sur l’apprentissage par l’expérience. Je leur laisse des opportunités de me montrer une nouvelle technique, je leur laisse trouver des solutions. Par exemple, avec un joueur qui se met souvent hors jeu en courant en ligne droite sur toute la profondeur du terrain, et qui anticipe mal la trajectoire du ballon et l’attaque des adversaires, je lui demande comment il peut améliorer son jeu, et lui laisse rechercher et trouver la bonne tactique : courir cinq mètres en largeur, puis effectuer un mouvement en arrondi tout en tournant la tête vers la balle. Il est essentiel de mettre des mots sur ce qui se passe. Avant un match, je réunis l’équipe, je les fait s’asseoir en demi-cercle devant le tableau ; je demande à chacun quelles sont les compétences qu’il va mettre en jeu, ce qu’il va faire sur le terrain, et ce qu’il attend des autres. Contrairement à l’habitude, je me place ensuite derrière le groupe et non devant. Ils me cherchent du regard, mais je les laisse conduire cette discussion, qui fait vraiment qu’une équipe existe. Lorsque le match commence, je leur dit : « j’ai justifié mon salaire ; maintenant à vous de prendre vos responsabilités, de modifier si besoin la stratégie ; c’est vous le patron ; ne rêvez pas, si je vous conseillais quelque chose, vous ne m’entendriez pas, même si je hurlais ; je reviendrai à la mi-temps ».


« Le mental, si recherché dans le sport de haut-niveau, poursuit Domenech, c’est essentiellement la passion de gagner. Les champions n’ont pas envie de perdre ; ils veulent se dépasser et ont le courage et la ténacité pour atteindre leur objectif. Ils rayonnent pendant le vrai combat. D’autres sont de véritables pièges à cons. Ils donnent toutes les apparences de l’engagement, ils sont sympas et serviables et vous font croire qu’ils vont réaliser de grandes choses ; mais dans l’action, ils se résignent trop facilement en vous disant : c’est la dure loi du sport…je ferai mieux la prochaine fois… »
Il faut insister pour que le sélectionneur évoque d’autres qualités humaines, loin derrière la valeur cardinale de l’engagement : « bien sûr celui qui a le talent de créer du liant entre les joueurs et qui transmet les messages de l’entraîneur est utile, mais sur le banc de touche ; le gardien de but devient souvent entraîneur car, suivant sa personnalité, il sait mettre à profit le recul que lui donne sa fonction pour nourrir avec crédibilité ses camarades de ses observations, comme le fait Michael Landreau ; un milieu de terrain comme Didier Deschamps peut être un haut parleur qui aide à appliquer les consignes de l’entraîneur et vérifie que tout se passe bien ; même le souffre douleurs a un rôle : il cristallise toute l’agressivité et la haine, et se prête même aux jeux pervers de l’équipe, au point de se retrouver sur le terrain la tête sous le pied d’un joueur ; pour le bien de l’équipe, il maintient la pression, soude le groupe contre lui ; son équipe deviendra championne de France, et il y survivra ; il est impossible de savoir si l’équipe aurait été aussi performante sans lui ».


Lorsqu’il intervient dans des séminaires de management, Raymond Domenech répond bien sûr aux questions, mais il a d’abord deux conseils à donner : la compétence du manager doit être reconnue, car cette reconnaissance permet la confiance et un relationnel fort. En second lieu, il affirme, comme Aimé Jacquet, que l’on ne peut pas en permanence être à 200% performant, et qu’il s’avère nécessaire de se ménager des temps de réflexion et des temps morts. « Après un match, je discute avec l’équipe et je demande : qu’est-ce que vous avez fait de bien, et comment améliorer ce que vous avez fait de bien ? Le plus souvent, au bout de vingt secondes, les joueurs me disent ce qu’ils ont mal fait. Mais ce n’est pas cela qui compte ! Je dois leur arracher des exemples positifs à partir desquels il est possible de progresser. Si un autre match doit être disputé une semaine ou deux après, je leur donne un ou deux jours de repos pour ne plus penser à la compétition. Cela les soulage de ne pas être culpabilisés par cette pause nécessaire. Puis l’entraînement reprend, mais en douceur avec des jeux et du décrassage, pour se préparer mentalement. Et enfin les derniers jours sont entièrement consacrés à la préparation technique ».


Avec cet enseignement inductif, il n’est pas étonnant que l’entraîneur des Espoirs ait trouvé la Formation Expérientielle et l’Outdoor Education. Même les coach éprouvent le besoin de prendre du recul et d’améliorer leur mode de fonctionnement. « Au moment où j’ai participé à un séminaire Expérientiel, se souvient Domenech, j’avais des doutes sur mon mode de relation avec les autres ; lorsqu’on veut m’enfermer dans des relations de pouvoir, sous prétexte d’une compétence ou d’une qualification que je n’aurais pas, cela se passe mal, car je ne donne pas assez prise à l’agressivité ; je considère que l’on doit fonctionner sur un pied d’égalité ; je m’interrogeais sur ma responsabilité dans certaines relations conflictuelles, alors que, profondément, je suis prêt à collaborer. J’ai choisi de faire l’exercice des câbles divergents avec une personne avec laquelle j’avais ce type de relation tendue. Il fallait progresser, chacun en équilibre sur un câble à six mètres du sol, en s’appuyant l’un sur l’autre, alors que les câbles s’éloignaient en divergeant vers deux arbres différents. Notre binôme fut celui qui a été le moins loin. J’encourageais mon partenaire à s’appuyer sur moi, mais il ne bougeait pas et n’ait jamais venu au contact. Lors de l’évaluation, il m’a associé à la cause de notre insuccès : « nous » n’avons pas réussi, « nous » n’avons pas su donner de la confiance…


Le groupe et les intervenants d’Expérientiel l’ont amené subtilement à reconnaître qu’il était lui seul la cause de cet échec, dont il fallait tirer un enseignement. J’étais rassuré sur moi et sur ma relation avec les autres ; je savais donc sentir qu’une personne ne veut pas coopérer, et que c’était cette attitude qui créait la tension, et non mon mode de fonctionnement ».

Reflet de sa propre approche pédagogique, complément à l’enseignement technique dispensé à Clairefontaine, Raymond Domenech a décidé d’intégrer la Formation Expérientielle à la préparation de l’Equipe de France Espoir. Nous concevons pour les joueurs des situations de dépassement, de prise de conscience de leur mode de fonctionnement, et d’apprentissage par des actes.
« J’ai retrouvé dans le séminaire Expérientiel, nous confie Domenech, les valeurs du football :
le dépassement et la solidarité dans la connaissance de l’autre. Pour les managers comme pour les jeunes, les défis à relever donnent confiance en soi et aux autres et développent la solidarité. Lorsque l’on se retrouve à dix mètres du sol, les bras écartés, on a l’impression de grandir ».
Le découvreur de champions sait bien que l’expérience n’est source d’apprentissage et de développement que si elle est transformée par la réflexion, après un match, un projet d’entreprise ou un défi Expérientiel.


Extrait du livre d’Alain Kerjean « Le manager leader » Editions d’Organisation 2002

Le manager leader